Le monde du sertĂŁo habite les grandes villes brĂ©siliennes. Figures d’exilĂ©s ruraux dans le roman brĂ©silien contemporain.

Les Chantiers de la Création
Revue Pluridisciplinaire en Lettres, Langues, Arts et Civilisations

https://journals.openedition.org/lcc/1601

Le monde du sertĂŁo habite les grandes villes brĂ©siliennes. Figures d’exilĂ©s ruraux dans le roman brĂ©silien contemporain.
François Weigel

Résumé:

Les Ă©crivains brĂ©siliens des annĂ©es 1930 ont Ă©tĂ© les premiers, dans la fiction de leur pays, Ă  pointer avec autant d’acuitĂ© les bouleversements entraĂźnĂ©s par le passage d’un monde agricole Ă  une Ă©conomie essentiellement urbaine. Les raisons de l’exode rural sont Ă  la fois structurellement Ă©conomiques et Ă©cologiques, la rĂ©gion semi-aride du sertĂŁo, au nord-est du BrĂ©sil, Ă©tant particuliĂšrement affectĂ©e par les sĂ©cheresses. Dans la fiction actuelle, c’est le monde urbain qui domine, et cependant, parmi les orientations intĂ©ressantes du roman contemporain, un Ă©lĂ©ment frappant est le regard singulier, proposĂ© par certains romanciers, sur les trajectoires d’exilĂ©s ruraux qui, souvent pour fuir la sĂ©cheresse, ont rejoint les principaux centres urbains du pays.

The Brazilian writers, in the thirties, were the first to put a stress, with such acuity, on the transformations provoked by a passage from a world essentially rural to an economy mainly urban. The causes of rural exodus are both structurally economic and ecologic, and the dryness particularly affects the semi-arid region of the sertĂŁo, in the Northeast of the country. In the current fiction, the urban world is on the foreground, and yet, among the main orientations of the contemporary novel, a striking element is the singular focus, proposed by some writers, on the trajectories of rural exiled people that, moreover in order to flee from the dry areas, were going to the main urban places of the country.

Le dernier paragraphe de Vies arides (1938), le grand roman de Graciliano Ramos, accompagne la marche tragique de Fabiano et de sa famille, gens rudes des campagnes, qui fuient la famine et quittent leurs arides terres d’élevage avec l’espoir de trouver ailleurs de quoi vivre dĂ©cemment. « Et ils marchaient vers le sud, enfoncĂ©s dans ce rĂȘve. Une grande ville, pleine de gens vigoureux » (158).De la mĂȘme façon, Chico Bento, sa femme et ses enfants, personnages de La terre de la grande soif [titre original : O Quinze] (1930), roman de Rachel de Queiroz, obtiennent une aide pour payer des billets d’avion vers SĂŁo Paulo, parvenant Ă  sortir d’un camp de rĂ©fugiĂ©s spĂ©cialement conçu pour Ă©viter l’afflux trop important, dans la capitale rĂ©gionale Fortaleza, des victimes de la grande sĂ©cheresse survenue en 1915.Quant au dernier roman du « cycle de la canne Ă  sucre », de JosĂ© Lins do Rego, son titre tout Ă  fait symptomatique, Usina (1936), illustre le passage d’une Ă©conomie de l’engenho, une exploitation rurale sucriĂšre, vers une Ă©conomie plus urbaine et industrielle. Admirables fictions que ces romans des Ă©crivains dits « rĂ©gionalistes », tels Graciliano Ramos, JosĂ© Lins do Rego ou Rachel de Queiroz, qui dans les annĂ©es 1930-40 ont su, avec une grande profondeur psychologique et des Ă©critures trĂšs lucides, Ă©clairer les drames humains causĂ©s par les ravages de la sĂ©cheresse et par l’ébranlement de vieilles structures rurales.
1 Le mot sertĂŁo a de multiples connotations et de nombreux avatars dans la littĂ©rature brĂ©silienne, d (…)

Ces Ɠuvres majeures allaient donner Ă  la figure du retirante, celui ou celle qui se « retire » de sa campagne semi-aride pour des raisons Ă  la fois Ă©conomiques et environnementales, une voix et une place de choix dans les lettres brĂ©siliennes mais aussi dans les mĂ©moires et l’inconscient collectif, au sein d’un pays oĂč la marche forcĂ©e vers la modernisation conduit trop souvent Ă  faire table rase du passĂ© et Ă  Ă©touffer les identitĂ©s portĂ©es par les plus pauvres. DĂ©nonçant l’incurie et l’abandon des pouvoirs publics pour mieux distribuer l’eau vers ces contrĂ©es et apporter un rĂ©el soutien aux populations, ils contribuĂšrent Ă  faire du sertĂŁo rude et Ăąpre du Nordeste un espace essentiel dans la fiction nationale.1 Mais que reste-t-il du retirante et de sa culture sertaneja dans la littĂ©rature brĂ©silienne contemporaine, trĂšs majoritairement centrĂ©e sur des thĂ©matiques urbaines ? Comment, depuis l’hĂ©ritage littĂ©raire laissĂ© par les Ă©crivains « rĂ©gionalistes » des annĂ©es 1930-1940, ce grand thĂšme de la littĂ©rature brĂ©silienne, l’exil rural, est-il actualisĂ© par les auteurs contemporains, alors que les sĂ©cheresses n’ont pas cessĂ© d’écraser, au fil des dĂ©cennies, de vastes Ă©tendues de terres dans le nord-est du pays ?

Il nous faudra d’abord revenir sur quelques tendances historiques, socio-Ă©conomiques et dĂ©mographiques du BrĂ©sil, en Ă©voquant les facteurs des migrations mais aussi les façons dont les textes littĂ©raires ont pu en rendre compte par le passĂ©. Nous pourrons ensuite mieux cerner, Ă  travers l’observation de quelques romans, les orientations de la fiction contemporaine par rapport Ă  ces questions, en particulier la thĂ©matisation du dĂ©racinement vĂ©cu par les exilĂ©s ruraux, ainsi que la reprĂ©sentation de grandes villes oĂč les cultures des migrants contribuent Ă  l’invention de nouvelles formes d’urbanitĂ©. Ne souhaitant pas nous engager dans une Ă©tude exhaustive et nĂ©cessairement rĂ©barbative de ce thĂšme dans le roman contemporain, nous ne ferons allusion qu’aux Ɠuvres de quatre auteurs phares du panorama littĂ©raire actuel – Milton Hatoum, JoĂŁo Almino, Correia de Brito et Luiz Ruffato – ; quatre voix littĂ©raires dont les fictions mettent en perspective l’expĂ©rience exilique en ayant pour cadres des aires rĂ©gionales diffĂ©rentes – l’Amazonie, Manaus, le Nordeste et SĂŁo Paulo. Cette variĂ©tĂ© gĂ©ographique nous semble importante, car les thĂ©matiques de l’exil et de l’intĂ©gration des migrants dans leur lieu de destination concernent l’ensemble du pays et affectent des reprĂ©sentations littĂ©raires de diffĂ©rents espaces du BrĂ©sil.

1. La sécheresse dans le Nordeste : phénomÚne ancien, vieux thÚme de la littérature

Conceição passait maintenant toutes ses journĂ©es au camp de rĂ©fugiĂ©s pour apporter son aide, voyant mourir par centaines des enfants en bas Ăąge, famĂ©liques et titubants, que les rĂ©fugiĂ©s jetaient par terre entre des tas de loques, comme des dĂ©chets humains se fondant peu Ă  peu complĂštement dans le milieu ignoble oĂč ils gisaient. (Queiroz 158).

L’existence de camps de rĂ©fugiĂ©s est le souvenir le plus terrible de la sĂ©cheresse de 1915 dans l’État du CearĂĄ et ces mots de Rachel de Queiroz ont encore aujourd’hui gardĂ© toute leur force, Ă©clairant de façon saisissante les rĂ©alitĂ©s poignantes de l’aire semi-aride du Nordeste. En partie du fait de l’impact causĂ© par ces grands rĂ©cits, les migrations des populations du Nordeste, dans l’imaginaire du pays, sont immĂ©diatement associĂ©es Ă  la sĂ©cheresse. Pourtant, on envisage assez mal un auteur contemporain Ă©crire un roman en le centrant sur les thĂ©matiques de La terre de la grande soif. Le changement de perspective thĂ©matique, dans la fiction actuelle, peut sans doute ĂȘtre expliquĂ© Ă  la lumiĂšre du contexte national et des migrations Ă  l’intĂ©rieur de ce pays immense (sa superficie, pour mĂ©moire, est de 8 557 000 kmÂČ).

Depuis la publication des grands romans rĂ©gionalistes, le phĂ©nomĂšne de migration, du Nordeste vers les grandes villes, s’est encore accentuĂ©. La chercheuse Michelle Leighton souligne que les longues pĂ©riodes de sĂ©cheresse qui sĂ©vissent au Nordeste ont poussĂ© 3,4 millions de personnes Ă  Ă©migrer, entre 1960 et 1980 (Leighton 47). Ceci Ă©tant, le lien entre sĂ©cheresse et Ă©migration n’est pas toujours si Ă©vident et il convient d’insister sur le fait que la migration est en rĂ©alitĂ© dĂ©terminĂ©e par une conjonction de facteurs. D’ailleurs, comme le rappellent trĂšs justement Ricardo Ojima et Wilson Fusco, « la sĂ©cheresse n’affecte pas l’ensemble du Nordeste et est clairement un phĂ©nomĂšne localisĂ© » (24). Aux facteurs climatiques et aux sĂ©cheresses chroniques de terres improductives, il faut ajouter, dans l’entrelacement des causes migratoires, les Ă©normes disparitĂ©s socioĂ©conomiques de la rĂ©gion en rapport avec des structures latifundiaires, mais aussi un important dĂ©sĂ©quilibre Ă©conomique Ă  l’échelle du pays, qui s’est creusĂ© lorsque le sud-est du pays s’est imposĂ© comme un pĂŽle industriel, avant que ne monte aussi en puissance le centre-ouest, terre de l’agro-business.

La caractĂ©risation des personnages de migrants d’origine nordestine met bien Ă©vidence la complexitĂ© des raisons les ayant poussĂ©s Ă  tenter leur chance dans les grandes villes. Le roman de JoĂŁo Almino, HĂŽtel BrasĂ­lia (2010), Ă  travers une focalisation narrative sur un ouvrier bahianais plein d’humour et de verve, tĂ©moigne avec un grand allant narratif de la situation de ces travailleurs prĂ©caires venus sur les chantiers de BrasĂ­lia, de leurs espoirs et de leur fiertĂ© d’ĂȘtre les constructeurs de la capitale, mais aussi de leurs peines, et de l’exploitation dont ils sont victimes. Le texte rapporte notamment qu’ils Ă©taient Ă  la main « d’agents de placement », qui « les dĂ©nichaient lĂ  oĂč ils se trouvaient, mĂȘme dans les coins les plus reculĂ©s du sertĂŁo, et eux, fuyant la sĂ©cheresse, se laissaient sĂ©duire par la promesse d’un emploi Ă  BrasĂ­lia et acceptaient n’importe quelles conditions » (Almino, 2012, 63).Tous les moyens sont bons pour rallier la capitale BrasĂ­lia, nouveau point de chute, aprĂšs SĂŁo Paulo et Rio de Janeiro, pour les Nordestins.

Les choses vont trĂšs mal dans le Nordeste, doutor Moacyr, des masses de gens fuient la sĂ©cheresse et affluent de toutes parts jusqu’à BrasĂ­lia [
]. Les gens sont si nombreux que maintenant il commence Ă y avoir un contrĂŽle de cet afflux de travailleurs, a confirmĂ© Miguel Andrade. (Almino, 2012, 153).

Mais les conditions sont mauvaises pour recevoir un afflux si nombreux de migrants, et des « villes-satellites », favelas insalubres, sont construites de bric et de broc sur tout le pourtour de la capitale – situation que le roman Ă©claire par la trajectoire de l’ouvrier bahianais, qui trĂšs rapidement se loge dans l’un de ces taudis.

2 La graphie incorrecte de SĂŁo Paulo correspond Ă  la prononciation de la mĂšre nordestine, dans un eff (…)

Dans Deux frĂšres (2000) de Milton Hatoum, sont Ă©voquĂ©s Ă  grands traits les « soldats du caoutchouc », venus du Nordeste, sur des terres arides oĂč ils vivaient de rien, jusque vers l’Amazonie pour tenter de prospĂ©rer comme seringueiros, collecteurs d’hĂ©vĂ©a, avant que la fin de la guerre et du cycle Ă©conomique du caoutchouc ne les pousse Ă migrer des forĂȘts vers Manaus, « oĂč ils bĂątirent leurs barques sur pilotis au bord des cours d’eau, dans les ravins et trouĂ©es de la ville » (2015, 41). De mĂȘme, dans Tant et tant de chevaux (2001), de Luiz Ruffato, plusieurs fragments narratifs sont centrĂ©s sur des Nordestins perdus dans la mĂ©galopole-monstre qu’est SĂŁo Paulo (plus de 20 millions d’habitants pour la rĂ©gion mĂ©tropolitaine), et quelques mots signifiants lient inextricablement les motifs pĂ©cuniaires et les facteurs Ă©cologiques des migrations. En guise d’illustration, le fragment 6 de ce texte au genre protĂ©iforme – un collage narratif de morceaux hĂ©tĂ©roclites – nous donne accĂšs aux pensĂ©es d’une mĂšre ĂągĂ©e prenant pour la premiĂšre fois le bus pour revoir ses enfants partis « gagner leur [sa] vie Ă  Sampaulo »2 et une kyrielle du substantifs suffit, dans une grande contention du sens, Ă  Ă©clairer la rĂ©alitĂ© bien connue d’espaces reculĂ©s du sertĂŁo : « le sertĂŁo, la sĂ©cheresse, le silence, le sommet, la soleil le soleil le soleil, piĂšge, terre aride, urubus » (Ruffato 2010, 23).

3 « Migration flows are attempt to capitalize on the inequitable distribution of both economic opport (…)
4 Les chercheurs spĂ©cialistes de ces questions prennent garde de rappeler cette diffĂ©rence : « Par co (…)
5 Ce sont les donnĂ©es de l’IBGE (Institut brĂ©silien de gĂ©ographie et statistiques). http://7a12.ibge. (…)

On le voit, l’arriĂšre-plan climatologique n’est jamais trop loin dans l’évocation de ces figures fictionnelles de migrants nordestins, mais il s’adosse Ă  des questions Ă©conomiques et en cela la fiction se montre attentive Ă  la rĂ©alitĂ© bivalente et complexe des exilĂ©s environnementaux.« Les flux migratoires visent Ă  contrecarrer l’inĂ©gale distribution tant des opportunitĂ©s Ă©conomiques que des ressources naturelles »3, selon les termes de William B. Woods (46).Ajoutons que la sĂ©cheresse est un dĂ©sastre Ă©cologique qui induit une croissance plus lente des taux de migration4.Or depuis l’époque des Ă©crivains rĂ©gionalistes, la littĂ©rature a, pour ainsi dire, eu le temps de prendre ses distances avec le sujet de l’émigration depuis le Nordeste et avec ses tendances sur le long terme. Tendances trĂšs lourdes de consĂ©quences : en 1940, 69% de la population vivait encore dans les campagnes. En revanche, dĂšs 2000, le cap des 80% de population urbaine est franchi5.

6 Les cinq romans d’Inferno provisĂłrio forment un vaste ensemble romanesque, au point que dĂ©sormais L (…)

Le rapport s’est donc complĂštement inversĂ©, dans la rĂ©partition de la population entre monde urbain et monde rural. L’Ɠuvre de Luiz Ruffato, justement, est caractĂ©ristique d’un axe thĂ©matique important de la fiction contemporaine : il inscrit le phĂ©nomĂšne migratoire dans une succession de vagues de dĂ©parts, et explore la transformation progressive des dynamiques spatiales et sociales induites par l’urbanisation, l’industrialisation et les migrations. Il s’intĂ©resse surtout Ă  la trajectoire sociale et Ă©conomique des migrants dans leur nouveau lieu de vie, et nous les dĂ©peint Ă  travers leurs professions – chauffeur de taxi, soudeurs, mĂ©tallurgistes, serveurs, etc
 Ceci est vrai Ă  la fois dans Tant et tant de chevaux, texte qui reprĂ©sente une SĂŁo Paulo fragmentĂ©e, mais aussi dans Inferno provisĂłrio (2005-2011)6, trĂšs grande fresque sociale de la deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle, oĂč immigrants nordestins, mais aussi italiens et mineiros sont contraints Ă  une vie de durs labeurs et de dĂ©placements constants – du Nordeste ou de l’Europe vers Catagueses, ville industrielle de Minas Gerais, puis souvent de Catagueses vers SĂŁo Paulo.

Lorsque l’on observe les flux migratoires internes au BrĂ©sil sur une pĂ©riode longue, un dernier constat s’impose de lui-mĂȘme : Ă  partir des annĂ©es 1980, les migrations du nord-est vers le sud-est du pays diminuent assez nettement, notamment en raison d’un dynamisme des pĂŽles urbains rĂ©gionaux (Recife, Fortaleza, Natal, principalement) mais aussi des villes moyennes du Nordeste. Les taux de migration du nord-est vers le reste du pays ont nettement dĂ©cru, et les chercheurs rendent compte d’un retour des migrants vers leur rĂ©gion d’origine. Toutefois, les campagnes continuent de se vider et c’est le rĂ©seau urbain qui ne cesse de croĂźtre dans ces rĂ©gions. Dans la littĂ©rature des derniĂšres dĂ©cennies, une Ɠuvre comme celle de Correia de Brito offre un regard trĂšs aigu sur ces transformations du Nordeste. Le sertĂŁo dĂ©peint par cet auteur, notamment dans Le don du mensonge (2008) et aussi dans son recueil de nouvelles Le jour oĂč Octacilio Mendes vit le soleil (2003), est un sertĂŁo mondialisĂ© qui a suivi vaille que vaille le virage de la modernisation, ses traits prenant l’aspect d’une urbanitĂ© difforme et prĂ©caire.

Dans le premier texte citĂ©, des personnages nordestins ayant migrĂ© vers les villes brĂ©siliennes du sud-est ou vers l’Europe, revenant sur la terre de leurs aĂŻeux pour y refaire leur vie, semblent avoir perdu tout lien avec leur culture et paraissent Ă©craser par ce monde oĂč les nouveaux visages du progrĂšs ont brisĂ© tous leurs paradigmes. Un mĂ©decin vivant Ă  Recife ou encore un jeune mĂ©tisse de gĂ©nĂ©rations d’indiens jucĂĄs, aprĂšs des annĂ©es Ă  vivre comme travailleur Ă©migrĂ© en NorvĂšge, luttent avec les fantĂŽmes de leur enfance, au sens propre comme au figurĂ©. En effet, un registre merveilleux s’empare du texte et les morts du sertĂŁo des temps jadis hantent encore un prĂ©sent ambivalent, entre tradition et modernitĂ© radicale. Les villes ancrĂ©es dans ce sertĂŁo un peu bĂątard sont souvent dĂ©crites, au long du roman, comme des endroits de dĂ©solation, que la violence et la misĂšre sociale gangrĂšnent.

7 Nous suggĂ©rons ici la lecture Ă©clairante de la thĂšse de Tiago Carlos Lima do Nascimento, O caminho (…)

Le cas de la littĂ©rature Ă©crite par Ronaldo Correia de Brito est Ă©clairant : alors mĂȘme que la rĂ©gion du Nordeste semble de plus en plus vulnĂ©rable aux sĂ©cheresses – celle de 2013, tout rĂ©cemment, ayant Ă©tĂ© l’une des plus longues et terribles de ces derniĂšres annĂ©es7 –la littĂ©rature n’a certes pas cessĂ© de proposer un regard sur les exilĂ©s de tous bords qui fuient leur coin de campagne aride, mais elle souligne avant tout les inflexions et nouvelles facettes engendrĂ©es par une modernisation souvent prĂ©cipitĂ©e, et donne Ă  voir l’adaptation des gens de la campagne Ă  un nouveau milieu de vie urbain.

2.Voix d’exilĂ©s ruraux dans la fiction contemporaine

8 La citation complĂšte mĂ©rite d’ĂȘtre retranscrite : « Le migrant pour Emile Durkheim est considĂ©rĂ© qu (…)
« L’exilĂ© est mon frĂšre qui (re)vient de loin, il a un bagage Ă  partager, un rĂ©cit que je veux Ă©couter », selon la belle formulation d’Alexis Nouss (160). La fiction, par le truchement des personnages et des situations romanesques, invente des rĂ©cits, pose des voix, fait rĂ©sonner des paroles de migrants que le brouhaha du monde et les stĂ©rĂ©otypes ont tendance Ă  Ă©touffer. La littĂ©rature ne saurait remplacer l’observation rigoureuse d’un phĂ©nomĂšne social, mais elle est une invention ou rĂ©invention d’expĂ©riences humaines, ayant cette facultĂ© Ă  sonder les mĂ©moires et l’intĂ©rioritĂ© des exilĂ©s. Pour reprendre la distinction sĂ©mantique qu’établit Alexis Nouss Ă  partir de Durckheim et de Simmel8, la littĂ©rature fĂ©conde avant tout un regard et une rĂ©flexion non pas tant sur le « migrant », observĂ© avec dĂ©tachement selon la logique de ses dĂ©placements cartographiques, mais avant tout sur « l’exilĂ© », qui « passe d’un ciel Ă  l’autre, d’une langue Ă  l’autre, et retient la mĂ©moire des uns et des autres en les faisant dialoguer » (11).

Le rapport avec le monde rural est interrogĂ© au dĂ©tour des textes de Ruffato, qui mettent en perspective l’effilochement des liens entre, d’une part, des origines campagnardes et, d’autre part, les modes de vie adoptĂ©s dans la mĂ©tropole. Cela est trĂšs net dans Inferno provsisĂłrio, oĂč de nombreux personnages, des prolĂ©taires vivant misĂ©rablement dans la zone industrielle de SĂŁo Paulo, se sentent dĂ©possĂ©dĂ©s de leur identitĂ© : « Mineiro. Il n’avait mĂȘme pas de nom. Mineiro. À la filiale de Diadema, Ă  la pension de l’Ipiranga. Et encore moins quand il vadrouillait, anonyme, dans la ville » (Ruffato, 2010, 131). Solitaires, coupĂ©s des leurs, ces personnages cherchent Ă  se raccorder Ă  un passĂ© qu’ils idĂ©alisent :

[
] il n’avait plus jamais eu de nouvelles de sa famille, il se sentait un moins que rien dans cette ville tellement Ă©norme. Un Bahianais, qui travaillait avec lui, lui dit, Mineiro, j’étais Ă  l’aise ici, j’ai achetĂ© un billet pour Serrinha, j’ai tout larguĂ©. J’ai fait une connerie. J’ai dĂ» revenir la queue entre les jambes. [
] Y a qu’ici qu’on vit dĂ©cemment, du moment qu’on sait qu’on peut compter sur la paye recta Ă  la fin du mois. (Ruffato, 2010, 132)

Le discours direct fait soudainement irruption dans le rĂ©cit, seul un surlignage en gras le dĂ©marquant de la narration Ă  la troisiĂšme personne, et les tours de phrase des migrants, qui s’expriment vertement, donnent une coloration Ă  leurs vĂ©cus, crĂ©ant chez le lecteur une forme d’empathie.

9 La Cidade Livre est la zone urbaine qui sert de titre au roman, dans l’édition originale en portuga (…)

L’empathie n’est pas moindre, pour le lecteur d’HĂŽtel BrasĂ­lia, Ă  l’égard de Valdivino, ce pauvre hĂšre, ouvrier fragile, quivit dans une favela construite autour du « Plan Pilote » de la capitale. Mais, lĂ  encore, ce que le texte met en Ă©vidence est la difficultĂ© du migrant Ă  trouver sa place dans la sociĂ©tĂ©. MalgrĂ© tout son labeur, cet exilĂ© de la pauvretĂ© et de la sĂ©cheresse demeure en marge de la sociĂ©tĂ© brĂ©silienne. Aussi forts qu’aient Ă©tĂ© les liens entre Valdivino et la famille du narrateur, de classe moyenne aisĂ©e, la narration laisse clairement percevoir le fait qu’il demeure, malgrĂ© tout, un ĂȘtre marginal. Lui l’ouvrier, reprĂ©sentant d’une classe sociale essentielle pour la construction de la ville, est symboliquement le personnage qui disparaĂźt aussitĂŽt aprĂšs l’inauguration de la capitale (il meurt le 22 avril 1960), comme l’a fait remarquer la critique Regina Zilberman : « Au contraire de la Cidade Livre9, construite pour ĂȘtre temporaire, mais qui existe encore aujourd’hui, Valdivino est l’individu jetable, qui ne trouve pas sa place dans le monde qui apparaĂźt au grand jour le 21 avril 1960 » (52).

De tels textes font donc entendre de voix minoritaires et alimentent une rĂ©flexion sur les raisons de leur marginalisation. À cet Ă©gard, ils mettent aussi en scĂšne des personnages de classes moyennes ou supĂ©rieures, pour Ă©clairer les prĂ©jugĂ©s dont sont victimes les migrants. Cela est trĂšs net dans Tant et tant de chevaux, oĂč de nombreux indices langagiers de pensĂ©e stĂ©rĂ©otypĂ©e parsĂšment les fragments narratifs, notamment dans le fragment 16, dans lequel des Paulistes aisĂ©s s’inquiĂštent des « immigrants [
] des Bahiannais des Mineiros des Nordestins des gens dĂ©racinĂ©s qui n’aiment pas la ville » (Ruffato, 2010, 42) ; ne les considĂ©rant que comme une menace Ă  leur privilĂšges ou comme un danger sĂ©curitaire : « Le jour viendra oĂč nous ne pourrons mĂȘme plus sortir chez nous » (42).

10 « Houve atĂ© um arrasta-pĂ© ». JoĂŁo Almino, Cidade Livre (Rio de Janeiro: Record, 2010), p. 237. Le t (…)
11 À Manaus, par exemple, le narrateur de Cendres d’Amazonie a en mĂ©moire les veillĂ©es de son enfance (…)

Pourtant, les cultures des migrants, notamment des exilĂ©s ruraux venus du Nordeste, sont particuliĂšrement vivantes. Et de ce point de vue, plusieurs situations narratives de la fiction brĂ©silienne actuelle sont une caisse de rĂ©sonnance du dynamisme culturel que les populations nordestines ont apportĂ© aux grandes villes. La musique, bien sĂ»r, est l’un des Ă©lĂ©ments culturels qui s’est le plus facilement transplantĂ© dans les grandes villes, et Inferno provisĂłrio s’en fait l’écho lorsque le texte accompagne des danseurs de forrĂł, musique trĂšs rythmĂ©e du Nordeste, dans les bals populaires de SĂŁo Paulo. Dans HĂŽtel BrasĂ­lia, est-ce un hasard si les derniers paragraphes, en opposition avec le sentiment de dĂ©sillusion rĂ©gnant par ailleurs, dĂ©crivent une danse populaire dans les rues de la Cidade Livre, au son de l’accordĂ©on jouĂ© par le narrateur10 ? Dans l’air Ă©touffĂ© de BrasĂ­lia dĂ©peint par le roman, il est symptomatique qu’un souffle d’espoir, incarnĂ© par une musique vive et lĂ©gĂšre du Nordeste, fasse bruire les derniĂšres pages. Chez nos auteurs, les personnages dansent donc au rythme du forrĂł, mangent des plats et desserts typiques de ces rĂ©gions (notamment Ă  base de coco et de manioc) et puis vont aux fĂȘtes du mois de juin (festas juninas), trĂšs cĂ©lĂ©brĂ©es au Nordeste et, Ă  travers les cultures des exilĂ©s, dans tout le pays11.

12 Les personnages, d’une certaine façon, sont caractĂ©ristiques d’un aspect essentiel de « l’expĂ©rienc (…)

Les cultures des exilĂ©s, transmises au fil des gĂ©nĂ©rations, se transforment en un processus dynamique. Il faut revenir ici aux « spĂ©cificitĂ©s sĂ©mantiques de l’exil » : par rapport Ă  des termes tels que « migrant », « dĂ©portĂ© » ou « errant », l’exil n’est pas liĂ© Ă  un seul lieu (origine ou accueil) qui en fournirait la signification mais il est « bipolarisĂ©, fondant son phĂ©nomĂšne Ă  la fois sur sa source et sur sa destination » (Nouss 29).Dans la littĂ©rature de Milton Hatoum, la « dynamique de multi-appartenance » (Nouss 29) propre aux cultures de l’exil est particuliĂšrement palpable, car des romans comme Deux frĂšres ou Cendres d’Amazonie, par leurs structures narratives polyphoniques, ne cessent d’éclairer comment les cultures du Nordeste, de l’Orient (prĂ©cisons que de nombreux personnages, comme l’auteur, sont des enfants d’immigrĂ©s libanais) et aussi autochtones (des peuples indiens) s’entremĂȘlent et se modifient dans la ville cosmopolite de Manaus12.

13 Nous empruntons l’expression Ă  Michel de Certeau, qui, dans sa recherche ayant abouti Ă  la publicat (…)

Les narrations de Correia de Brito sont aussi trĂšs intĂ©ressantes Ă  cet Ă©gard. Dans les villes moyennes du Nordeste qui ont connu rĂ©cemment de grands afflux de population, des identitĂ©s plurielles se forment, mĂȘlant des aspects ruraux et urbains. Le don du mensonge(2008)insiste sur la stupĂ©faction des personnages face Ă  un nouveau sertĂŁo, qui leur donne l’impression d’ĂȘtre devenue une vaste zone pĂ©riurbaine…Lorsqu’ils voient une « femme qui charge Ă  l’arriĂšre de sa motocyclette une vieille dame et trois vaches Ă©tiques » (8), s’effondrent les vieux mythes du vacher viril et du cheval que l’on tirait par la queue dans les histoires de hĂ©ros locaux
L’exilĂ© voit donc une part de sa culture disparaĂźtre ou du moins s’effacer ; il perd son paysage natal, son champ, sa façon originelle de parler et de vivre, et aucun des textes Ă©tudiĂ©s ne donne une vision idĂ©alisĂ©e de l’hybridation culturelle. Cependant, il nous semble que ces textes n’en restent pas au simple constat d’une perte. D’une part, ils suggĂšrent que, en dĂ©pit de tout, des expressions culturelles se font encore entendre, en se transformant notamment par le contact avec d’autres cultures. D’autre part, ils mettent Ă  jour des façons de prĂ©server et d’affirmer des identitĂ©s, des « inventions du quotidien » pour se jouer des difficultĂ©s de l’exil13, et surtout – ce que la littĂ©rature est vraiment Ă  mĂȘme d’exprimer – des langages marqueurs d’une individualitĂ©, des voix personnelles.

Dans HĂŽtel BrasĂ­lia, l’écriture est ainsi portĂ©e par l’envie de donner au personnage du migrant nordestin une voix particuliĂšre et de retranscrire une façon simple et vivante de s’exprimer, afin de donner plus de relief Ă  l’expĂ©rience vĂ©cue par Valdivino.

Des dangers que je cours, celui-ci est le moindre, doutor Moacyr, le coronel peut bien se dĂ©mener, il ne me retrouvera jamais dans la communautĂ© et dans mon cas il ne pourra pas harceler ma famille, comme il fait pour les autres, comme je n’ai pas laissĂ© de famille derriĂšre moi
 (Almino, 2012, 63)

14 « Coronel » veut dire « colonel », mais par extension c’est aussi le chef politique ou latifundiair (…)

Les formules d’apostrophe de ce personnage – il s’adresse Ă  ses interlocuteurs en employant l’expression « Doutor » – marquent le rapport social qu’il entretient avec la famille du narrateur, d’une classe plus aisĂ©e ; ses rĂ©cits lancĂ©s sur le ton de la confidence, avec des tours d’oralitĂ©, font de lui un conteur sĂ©ducteur. Le coronel14 aura beau remuer ciel et terres, « il ne me retrouvera jamais dans la communautĂ© » (63), s’écrie Valdivino
 Et il y a dans ce cri du cƓur non seulement la conscience d’une force collective – celle de la « communautĂ© » de la favela oĂč il habite, et plus largement la communautĂ© d’ouvriers nordestins exilĂ©s Ă  BrasĂ­lia – mais aussi d’un art de la dĂ©brouille.

Le chauffeur de taxi campĂ© par Luiz Ruffato est fait du mĂȘme bois que Valdivino. Durant son long monologue, le chauffeur Ă©numĂšre les nombreuses vicissitudes de son existence prĂ©caire. La langue, avec des interjections et des tournures populaires, exprime la personnalitĂ© du personnage, son extraction sociale, son vĂ©cu.

Je suis descendu du Nord dans un camion, bùché, des planches posées sur les ridelles servaient de siÚges, dans le bissac une gamelle, de la cassonade et de la farine, des jours et des jours de voyage, ah dieu du ciel ! (Ruffato, 2010, 94)

Ceci Ă©tant, en dĂ©pit de tous les obstacles qu’il a rencontrĂ©s, le chauffeur finit par s’exclamer : « Sao Paulo, une mĂšre pour moi » (Ruffato, 2010, 94).

Et ce que le texte traduit trĂšs bien, ce sont donc les maniĂšres de dire de ce personnage, dont on donnera simplement trois exemples : « Alors nous allons prendre le chemin le plus rapide. Qui n’est pas le plus court, vous le savez » (91) ; « Pour gagner sa vie avec le troc, celui qui n’est pas roublard n’a pas d’avenir, vous n’ĂȘtes pas d’accord ? » (97) ; « À l’époque, j’étais plutĂŽt cavaleur. Chaud lapin, jeune et beau, baratineur… Y avait pas une semaine sans que je sorte avec une femme diffĂ©rente » (Ruffato 95-96). Ces tours de phrases expriment toute l’habiletĂ© du chauffeur Ă  contourner les difficultĂ©s de la vie. Son usage de la langue et son « Ă©nonciation proverbiale » reflĂštent « son arsenal de valeurs », celles-ci lui permettant de « donner un sens immĂ©diat Ă  sa position dans le monde et aux Ă©vĂ©nements de sa vie quotidienne », selon les mots de Michel Agier (128).

15 Ces stratĂ©gies d’adaptation peuvent conduire Ă  un Ă©panouissement personnel et Ă  un enrichissement c (…)
16 La sociologue Saskia Sassen met bien en lumiĂšre l’apport des cultures issues de l’immigration, Ă  l’ (…)

Les personnages que nous avons Ă©voquĂ©s, dans leur condition d’exilĂ©s, mettent donc en place des stratĂ©gies d’adaptation15 ; plus que cela, ils incarnent des formes de cultures populaires qui tĂ©moignent d’une diversitĂ© de langages et de parcours, dans le concert de voix des grandes villes16. Or, dans le champ extra-littĂ©raire, le gĂ©ographe Milton Santos, au sujet de cette diversitĂ© de cultures des grandes villes, estime qu’elle est une contribution prometteuse pour la rĂ©alisation d’une « autre mondialisation » :

Ce qui se crĂ©e, […] c’est l’intuition et, tout de suite aprĂšs, la conscience d’ĂȘtre un monde et d’ĂȘtre dans le monde [
] Le propre monde s’installe dans les lieux, surtout dans les grandes villes, par la prĂ©sence massive d’une humanitĂ© mĂ©langĂ©e [
]. Les dialectiques de la vie dans les lieux, dĂ©sormais enrichis, sont parallĂšlement le bouillon de culture nĂ©cessaire Ă  la proposition et l’exercice d’une nouvelle politique. (Santos 172-173).

Nous ne prĂ©tendons pas intĂ©grer directement les romans Ă©voquĂ©s ici dans l’orbite de cette « nouvelle politique ». Il n’y a pas d’aspect revendicatif dans ces textes, pas de thĂšses dĂ©fendues ; seulement des questions soulevĂ©es par les situations humaines et sentiments exprimĂ©s. Mais si aucun d’entre eux n’est « engagĂ© » au sens oĂč la narration serait le vĂ©hicule direct des positions idĂ©ologiques de leurs auteurs, ces textes plongent dans la « dialectique de la vie dans les lieux », font rĂ©sonner plusieurs voix de cette altĂ©ritĂ© si diverse qui enrichit et amplifie « la conscience d’ĂȘtre un monde et d’ĂȘtre dans le monde ».

ArrivĂ©s au terme de notre rĂ©flexion, peut-ĂȘtre est-on plus Ă  mĂȘme d’interprĂ©ter une citation assez intrigante d’HĂŽtel BrasĂ­lia :

Si cela m’avait intĂ©ressĂ©, j’aurais acceptĂ© la suggestion [
] de composer ici un Ă©pais roman rĂ©gionaliste sur le Nordeste dans lequel les puits Ă©taient secs, la terre se fissurait, les riviĂšres se transformaient en routes de sable, des carcasses de bĂȘtes signalaient d’autres morts Ă  venir et les Ă©migrants arrivaient en caravanes. (Almino, 2012, 153).

Bien que JoĂŁo Almino ne cache pas sa passion pour les Ă©crivains « rĂ©gionalistes » du Nordeste, comme Rachel de Queiroz ou Graciliano Ramos, l’ironie palpable dans le commentaire de son narrateur sous-entend qu’il se dĂ©fie des images toutes faites, et qu’il lui faut Ă©viter le ressassement d’une forme de sentimentalisme pittoresque, en s’éloignant donc des grands rĂ©cits du Nordeste. Mais il ne faudrait pas se tromper sur ces mots du narrateur, qui se joue de son lecteur : certes, la terre ne se fissure plus et les puits ne sont pas secs dans le roman d’Almino, mais ce dernier n’en continue pas moins de prolonger des thĂ©matiques chĂšres Ă  ces auteurs rĂ©gionalistes qu’il admire, comme l’exil rural ou l’anĂ©antissement d’un univers agricole au profit de l’urbanitĂ©. Le choix de centrer son Ɠuvre romanesque sur la ville, et plus encore BrasĂ­lia, une ville nouvelle, ville sans racines, peuplĂ©e de migrants, est ainsi propice Ă  l’exploration d’un BrĂ©sil en mutation, profondĂ©ment transformĂ© par l’expĂ©rience exilique. De la mĂȘme maniĂšre, dans leurs fictions reprĂ©sentant d’autres espaces urbains du BrĂ©sil, Milton Hatoum, Ronaldo Correia de Brito ou Luiz Ruffato, nous donnent Ă  voir le dĂ©racinement des exilĂ©s, les prĂ©jugĂ©s dont ils sont victimes, mais aussi leurs stratĂ©gies d’adaptation, leurs bricolages et inventions du quotidien. Le rĂŽle de la littĂ©rature est ici essentiel, car face aux pouvoirs et aux logiques de la centralitĂ©, elle fait entendre ces voix minoritaires qui, en retour, enrichissent infiniment les imaginaires des auteurs et le dĂ©ploiement de leurs Ă©critures. Comme l’a si bien proclamĂ© Édouard Glissant,

L’errance nous donne de nous amarrer Ă  cette dĂ©rive qui n’égare pas.

La pensĂ©e de l’errance dĂ©fourne l’imaginaire, nous projette loin de cette grotte en prison oĂč nous Ă©tions tassĂ©s, qui est la cale ou la caye de la soi-disant puissante unicitĂ©. Nous sommes plus grands, de toutes les variances du monde ! (Glissant 63).

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Bibliographie
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Notes
1 Le mot sertĂŁo a de multiples connotations et de nombreux avatars dans la littĂ©rature brĂ©silienne, depuis le sertĂŁo dĂ©crit par Euclides da Cunha (1866-1909), qui dans Hautes terres (1902) [Os sertĂ”es, titre original] Ă©voque la guerre de Canudos, une lutte entre paysans rĂ©voltĂ©s et l’armĂ©e de la toute rĂ©cente RĂ©publique, jusqu’au sertĂŁo mythique et poĂ©tique de GuimarĂŁes Rosa. D’une façon trĂšs gĂ©nĂ©rale, ce terme renvoie aux grands espaces Ă  l’intĂ©rieur des terres, et peu Ă  peu en est venu Ă  dĂ©signer, plus spĂ©cifiquement, une zone semi-aride dans l’hinterland brĂ©silien, au sein de laquelle les pouvoirs publics, pour mener des politiques d’urgence dans les terres les plus affectĂ©es par les pĂ©nuries d’eau et l’érosion des sols, ont circonscrit, en 1946, un « polygone des sĂ©cheresses ».

2 La graphie incorrecte de SĂŁo Paulo correspond Ă  la prononciation de la mĂšre nordestine, dans un effet de style qui intĂšgre les maniĂšres de dire du personnage.

3 « Migration flows are attempt to capitalize on the inequitable distribution of both economic opportunities and natural resources ». Traduction personnelle.

4 Les chercheurs spĂ©cialistes de ces questions prennent garde de rappeler cette diffĂ©rence : « Par comparaison avec les cyclones et les inondations, la pĂ©nurie d’eau pour la consommation humaine et l’irrigation ont une incidence beaucoup moins brusque et gĂ©nĂšrent donc des modĂšles de mobilitĂ© plus progressifs ». Étienne Piguet, Antoine PĂ©coud et Paul de Guchteneire, « Changements climatiques et migrations : quels risques, quelles politiques ? ». L’Information gĂ©ographique (Paris : Armand Colin, 2011), p. 92.

5 Ce sont les donnĂ©es de l’IBGE (Institut brĂ©silien de gĂ©ographie et statistiques). http://7a12.ibge.gov.br/vamos-conhecer-o-brasil/nosso-povo/caracteristicas-da-populacao.html. Page consultĂ©e le 14 janvier 2015.

6 Les cinq romans d’Inferno provisĂłrio forment un vaste ensemble romanesque, au point que dĂ©sormais Luiz Ruffato a fait le choix de les regrouper en un seul volume : Luiz Ruffato, Inferno provisĂłrio (SĂŁo Paulo, Companhia das Letras, 2016). Il n’existe pas de traduction française de cet ensemble romanesque dans sa totalitĂ©, mais seulement des deux premiers volets : Luiz Ruffato, Des gens heureux [Mamma, son tanto felice, titre original] (Trans. Jacques ThiĂ©riot. Paris : MĂ©tailiĂ©, 2007) ; Idem, Le monde ennemi [O mundo inimigo, titre original] (Trans. Jacques ThiĂ©riot. Paris, MĂ©tailiĂ©, 2010).

7 Nous suggérons ici la lecture éclairante de la thÚse de Tiago Carlos Lima do Nascimento, O caminho para as secas: As imigraçÔes para o Semiårido Setentrional (Natal : Université fédérale du Rio Grande do Norte, 2015).

8 La citation complĂšte mĂ©rite d’ĂȘtre retranscrite : « Le migrant pour Emile Durkheim est considĂ©rĂ© quant Ă  sa fonction au sein des grades structures sociales et des rapports de domination dans la sphĂšre Ă©conomique alors que Georg Simmel porte son attention sur l’intĂ©riorisation par l’étranger des ambivalences psychologiques provoquĂ©es par les dĂ©placements migratoires dans la modernitĂ© de son Ă©poque. Pour le premier, la migration est phĂ©nomĂšne social ; pour le second, elle est expĂ©rience humaine – deux dĂ©finitions Ă  appliquer dans la distinction entre migration et exil. » Alexis Nouss, La condition de l’exilĂ©. Penser les migrations contemporaines (Paris : Maison des Sciences de l’Homme, « Interventions » 2015), p. 10.

9 La Cidade Livre est la zone urbaine qui sert de titre au roman, dans l’édition originale en portugais : elle abritait commerces et logements pour accueillir le personnel des chantiers de BrasĂ­lia, et si Ă  l’origine elle devait, en effet, ĂȘtre seulement temporaire, elle n’a finalement jamais Ă©tĂ© dĂ©truite et est devenue l’une des nombreuses villes-satellites autour de la capitale.

10 « Houve atĂ© um arrasta-pĂ© ». JoĂŁo Almino, Cidade Livre (Rio de Janeiro: Record, 2010), p. 237. Le texte original est ici plus expressif, dĂ©signant une danse spontanĂ©e, libre : l’arrasta-pĂ©, renvoie en effet, littĂ©ralement, aux « pieds qui glissent » et dĂ©signe une danse du forrĂł.

11 À Manaus, par exemple, le narrateur de Cendres d’Amazonie a en mĂ©moire les veillĂ©es de son enfance : « J’observai la foule agitĂ©e, les allĂ©gories et les dĂ©guisements, et je me souvins des fĂȘtes de la Saint-Jean sur le Morro da Catita, des costumes cousus par tante Ramira, et d’un des bƓufs, le Court-les-Champs, tournoyant et dansant au milieu d’un groupe d’enfants » Milton Hatoum, Cendres d’Amazonie (Trans. GeneviĂšve Leibrich, Paris : Actes Sud, 2008), p. 81.

12 Les personnages, d’une certaine façon, sont caractĂ©ristiques d’un aspect essentiel de « l’expĂ©rience exilique » telle qu’elle a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e par Alexis Nouss, Ă  savoir « l’oscillation entre une passivitĂ© devant le paysage identitaire et culturel, plus ou moins connu, qui s’impose Ă  l’exilĂ© et qu’il n’est pas sĂ»r de jamais maĂźtriser, et une intense activitĂ©, actualisant la connaissance qu’il possĂšde de l’ancien paysage afin de ne pas s’égarer dans le nouveau ou de s’en protĂ©ger » Alexis Nouss, op. cit., p. 26.

13 Nous empruntons l’expression Ă  Michel de Certeau, qui, dans sa recherche ayant abouti Ă  la publication de l’ouvrage du mĂȘme nom, L’invention du quotidien, songeait avant tout Ă  la crĂ©ativitĂ© de la « culture populaire ». Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire (Paris : Gallimard, « Folio Essais », 1990), p. 31-49.

14 « Coronel » veut dire « colonel », mais par extension c’est aussi le chef politique ou latifundiaire, et le mot « coronĂ©lisme » est un terme spĂ©cifique au BrĂ©sil qui dĂ©signe le contrĂŽle du pouvoir par un petit groupe de grands propriĂ©taires terriens, avec la complaisance de l’État.

15 Ces stratĂ©gies d’adaptation peuvent conduire Ă  un Ă©panouissement personnel et Ă  un enrichissement culturel : « Loin d’ĂȘtre un rĂ©sultat intrinsĂšquement nĂ©gatif et indĂ©sirable, la migration peut en outre constituer une stratĂ©gie d’adaptation Ă  part entiĂšre », Étienne Piguet, Antoine PĂ©coud et Paul de Guchteneire, op. cit., p. 103

16 La sociologue Saskia Sassen met bien en lumiĂšre l’apport des cultures issues de l’immigration, Ă  l’encontre de l’homogĂ©nĂ©isation des modes de vie : « La grande ville occidentale d’aujourd’hui concentre la diversitĂ©. Ses espaces sont marquĂ©s par la culture d’entreprise dominante, mais aussi par une multiplicitĂ© de cultures et d’identitĂ©s autres. Le dĂ©calage est Ă©vident : la culture dominante ne peut englober qu’une partie de la ville. [
] Par exemple, grĂące Ă  l’immigration, une prolifĂ©ration de cultures fortement localisĂ©es Ă  l’origine a eu lieu dans de nombreuses grandes villes ». Saskia Sassen, La globalisation. Une sociologie (Trans. Pierre Guglielmina, Paris : Gallimard, 2009), p.130.

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Pour citer cet article
Référence électronique
François Weigel, « Le monde du sertĂŁo habite les grandes villes brĂ©siliennes. Figures d’exilĂ©s ruraux dans le roman brĂ©silien contemporain. », Les chantiers de la crĂ©ation [En ligne], | 2019, mis en ligne le 20 avril 2019, consultĂ© le 10 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/lcc/1601

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Auteur
François Weigel
Université fédérale du Rio Grande do Nortefrancois.weigel@laposte.net

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